mardi 27 novembre 2007

Chapitre 16

16

26/07/3023 Datation légale de Valence.

23H10 / 24 : horaire du vaisseau potentiellement innocente

20H10 /25 : horaire de Valence

Le retour fut très étrange. Quand je dis étrange, je veux dire bien mais bizarre. Le plus simple est de le résumer : C’était calme. Maelie s’était décidée à se taire. C’est vrai qu’elle aussi allait sans doute se prendre une bonne raclée pour désobéissance. J’avais même un peu pitié d’elle et je lui donnais une légère tape sur l’épaule en tant que collègue de mouise tandis qu’on arrivait à l’embarcadère. Elle parut m’en être reconnaissance et un léger sourire a filtré sur son petit visage. « Disparais » lui ai-je dis avant d’arrivée dans la foule agglutinée aux bureaux contrôles. Elle était entrée sans difficulté, la sortie devrait être encore moins surveillée. Elle est devenue floue puis brume pour enfin se volatiliser. Martel et moi continuâmes notre petit bonhomme de chemin. Jusque là rien que la routine habituelle. Encore une fois, on nous examina sous toutes les coutures, surtout moi. On vida mes poches et je fus très gêné d’être pris en flagrant délit devant Martel. C’est vrai, j’avais rempli mes poches de terre mais il y en a tant qu’un peu en moins ne ferait pas de différence mais au prix de la terre au marché noir, j’aurais pu grappiller quelques sous. Martel me fit de sérieux reproches toujours dans son rôle de maître devant un serviteur et ça me donna un avant goût de ce que ne tarderait pas à me faire sentir le maître Nanti. A peine franchi le portique, on nous héla à nouveau. Ma première impulsion de proie face à un prédateur fut de fuir puis mes neurones prirent le relais. Que pouvais-je espérer fuir au milieu de la flotte de Valence.

« Oui » ai je dit avant de recevoir un coup de coude de Martel. « Oui » a-t-il dit en écho me rappelant que j’étais un serviteur et que ce n’était pas à moi de répondre.

« Seigneur Oxis » reprit l’homme reprenant le nom d’emprunt de Martel.

Le ton était cordial, respectueux même mais vu la situation, j’imaginais mille problèmes potentiels, de notre fausse identité aux déclarations mensongères concernant le vaisseau et en passant par la présence illégal de Maelie et aucune raison de nous arrêter qui puisse être en notre faveur.

L’homme tendit une puce électronique. Vous avez oublié votre accréditation planète au central administratif.

Martel a pris une tête d’ahuri. Je suppose que moi aussi. Puis il a bredouillé un « mais, heu… »

Habitué depuis toujours à saisir les opportunités, je ne l’ai pas laissé finir et me suis précipité sur la puce et m’en emparais.

« Je suis désolé mon maître, je me souviens maintenant l’avoir laissée sur le comptoir quand vous m’avez dit de m’en occuper. » J’ai été très fort sur ce coup là.

Martel a ouvert la bouche et est resté un moment silencieux avant de récupérer ses esprits. « Heu, oui, merci puis se tournant vers moi. Père m’avait prévenu que tu ne valais rien comme serviteur mais à ce point là. Je vais te trouver des taches à la hauteur de ton incapacité. »

J’ai pris l’attitude la plus humble possible. Ce n’était pas facile. D’abord car j’étais fier de moi et ensuite car je ne comprenais rien à la situation. En y réfléchissant, sur le coup, j’étais surtout fier, c’est après que je me suis mis à réfléchir.

Un garde m’a chuchoté au passage : « Toi tu es parti pour un mauvais quart d’heure.

J’ai acquiescé me forçant à ne pas sourire, je venais au contraire d’éviter le mauvais quart d’heure.

On s’est installé dans la navette. J’ai observé Martel qui souriait et s’est sanglé prêt au départ et juste après j’ai senti quelque chose me pincer le bras. Maelie était là et je soupçonnais encore Martel de l’avoir vu arriver.

Je n’ai pas dis un mot avant d’avoir quitté le vaisseau et enclenchai le pilote automatique sur le signal du potentiellement innocente ensuite j’ai attendu que Martel se lance dans une armada de questions mais il n’a rien dit aussi c’est moi qui ai pis les devants. J’ai sorti la puce de ma poche pour l’admirer et j’ai posé la question fatidique puisque : Comment se fait-il qu’on nous l’ait donnée ?

- C’est une accréditation planète ! Comment avez-vous eu ça ? » S’est exclamée Maelie. »

Donc ce n’était pas un coup de sa part.

Martel a haussé les épaules et lui a fait un compte rendu de notre petite aventure bizarre avec un calme qui ne lui ressemblait pas et en retour elle nous a expliqué qu’elle était partie directement et nous attendait à coté de la navette. J’en profitai pour m’interroger à nouveau sur la facilité avec laquelle cette petite sorcière réussissait à passer les barrières de sécurité alors que même dans un simple central administratif il y avait des détecteurs d’implants. Tout ça me paraissait de plus en plus étrange.

« Et si c’était un piège » a dit Maelie en observant la petite puce. « Un détecteur, ou une bombe. » Elle est devenue de plus en plus anxieuse, ça se percevait dans sa voix. Martel par contre restait calme. Moi je réfléchissais aux possibilités évoquées par Maelie.

Un détecteur c’était possible. Une bombe, ça m’étonnerait, c’est trop petit. Mais qu’en savais-je au fond. Qu’est ce que j’y connaissais aux technologies qu’on pouvait trouver ici. J’ai pris la puce et l’observais. Elle avait l’air anodine, une simple carte mémoire. Le potentiellement innocente nous le dira.

- Mais même si c’est bien une accréditation Planète, c’est peut-être un piège pour nous prendre en flagrant délit » a repris Maelie.

Mais le commerce n’est pas un délit. L’usurpation d’identité si bien sur et Le passage de vaisseau hors norme écologique aussi et peut-être même plus grave mais je voyais mal le clan de Valence faire tant d’histoire pour si peu. S’ils voulaient nous arrêter, ils n’avaient qu’à le faire. Et ils étaient suffisamment puissants pour ne même pas avoir à se donner la peine d’inventer ou trouver un motif.

« Non, ce n’est pas un piège » a dit Martel.

Qu’est ce qu’il savait encore celui-là. JE commence à me poser des questions à ce sujet « Comment peux-tu en être si sûr ? » lui ai-je demandé.

- J’en sais rien, je ne pense pas c’est tout. » Il m’a répondu et je pense en effet qu’il ne sais rien. Je me suis contenté de dire que nous verrons ce qu’en dit le Maître Nanti. C’est dans ces rares moments que je suis heureux de ne pas avoir la responsabilité de décider. On avait réussi notre mission, je n’allais pas me prendre une raclée, je serais peut-être même félicité. Du moins je le pensais mais sur ce point j’ai eu tort car Nanti ne nous félicite jamais.

A notre arrivée sur le potentiellement Innocente, Le maître Nanti a commencé par donner une impressionnante raclée à Maelie qui droite comme un petit soldat n’a pas émis un cri et s’est éloignée sans un mot dans sa cabine dès qu’il le lui a ordonné. Ensuite, il nous écouta. Je lui tendis la puce et lui fis un récit détaillé des évènements dans leur ordre chronologique. Il nous interrompit une première fois pour nous demander si Martel était au courant de la présence de Maelie. Sans le laisser répondre, je dis que non, pas au départ mais qu’il avait entendu ses boucles d’oreille dans la navette. J’étais persuadé que ce n’était pas le cas et qu’il percevait cette fille d’une façon ou d’une autre mais je voulais m’en expliquer avec lui avant. S’il n’avait rien dit, il avait peut-être une raison.

Nanti a souri. Il lui avait offert ses boucles d’oreille bruyantes justement à cet effet et il était heureux de voir l’application de son stratagème. En d’autre occasion je lui aurais précisé qu’elle avait trouvé un moyen de dissimuler le bruit, mais en ce moment après avoir été témoin de sa sévère correction, je me sentais solidaire de la petite et préférai taire ce détail.

Nanti fit une grimace en apprenant que nous nous étions trouvé si proche de membres directs du clan de Valence. Quand notre compte rendu fut terminé, il examina la puce, la fit sauter dans la main et me la renvoya, allez mécano implante ça dans l’ordinateur, nous verrons bien.

Je lui suggérais que nous pourrions peut-être attendre, voir éviter de s’en servir. Je précisai les risques évoqués dans la navette mais Nanti se contenta de conclure qu’une telle aubaine méritait tous les risques.

Chapitre 15

15

26/07/3023 Datation légale de Valence.

22H00 / 24 : horaire du vaisseau potentiellement innocente

19H20 /25 : horaire de Valence

« On n’y arrivera pas » C’est Martel qui soupire. Cela dit il a raison mais moi, je m’en doutais.

« Oui en effet.

- Tu crois que le potentiellement Innocente peut passer un contrôle technique planétaire ?

- Bien sur que non, ils doivent avoir des normes draconiennes. »

Jamais je n’avais entendu parler de telles procédures. En fait, je ne connais personne qui commerce directement avec les planètes. Le patron allait être déçu mais on avait fait ce qu’on pouvait.

« Et trafiquer un test ADN n'est pas comme se balader avec une fausse puce d'identité

- Bien sur, c'est pourquoi il le demande

« Comment il m’a reconnu ?

- Quoi Maelie ?

- Le fonctionnaire, il a dit qu’il fallait des autorisations spéciales pour les sorciers. Comment savait-il que j’étais une sorcière et c’est quoi les autorisations ? »

C’est vrai, j’ai déjà entendu parler que dans certains endroits, ils demandent une sorte de certificat comme quoi la personne n’avait pas de mauvaises intentions et respectait une sorte de charte éthique. Je ne sais pas comment on se procure ça. Quant à comment il t’a reconnu : parce qu'il y a des détecteurs d’implants psychiques à courtes portée évidemment. Ce qui m’étonne plus, c’est comment est-ce possible qu’on ne t’ai pas découvert dès le sas d’entrée du Village. Pauvre cruche. Si j’ai diminué d’un ton c’est que j’ai envie d’en rajouter mais je n'ose pas m'y risquer

Elle reprend son air contrit. Je lui ai déjà fait suffisamment la morale pour aujourd’hui. Je ne vais pas recommencer.

« Bon, ben ça valait le coup d’essayer.

- On peut toujours tenter d’entamer la procédure.

- Tout ce qu’on risquera c’est de se faire remarquer encore une fois. Il faudrait commencer par mettre le vaisseau au norme planétaire, ce qui coûterait une fortune sans même être sur que ça suffise à nous donner les autorisations. »

On verra si le patron veut investir là-dedans.

« Et il me faut les autorisations aussi ».

- Oui aussi. Je n’avais pas le cœur de rappeler à Maelie qu’elle aussi on lui demanderait une preuve de son identité. Celle de Martel posait problème aussi mais un implant A remplace avantageusement n'importe quel test ADN.

« Qu’est-ce que c’est encore que cet attroupement ?

Martel désignait une procession qui venait vers nous. Moi, je reconnaissais la discipline militaire et je savais comment réagir.

« On fiche le camp ». Je poussais les enfants en dehors de la route et les pressais de se dissimuler derrière les bosquets. Maelie se remet à bouger le doigt. Je lui attrapais les poignets. Surtout, pas de sorcellerie. Je me tassais encore plus et jetai un œil à travers le buisson.

C’était encore pire que je ne le pensais.

Regardez-moi ça les gosses. La graine du beau monde qui défile. « C’est l’ordonnance Matiz de Valence en personne ». Maelie se levait pour mieux voir. Je repoussais cette petite dinde, elle n’aurait aucune chance de passer inaperçue. Les Maître de Valence avait bien plus de pouvoirs qu’elle ne pourrait jamais oser rêver en posséder.

« Et Mélanie » chuchotais-je en m’aplatissant dans l’herbe piquante.

« C’est pas des sorciers, ils n’ont pas d’aura. » J’aplatis encore Maelie qui tentait de s’approcher. « La fourmi ne voit pas l’homme, il n’en existe pas moins.

- C’est quoi une fourmi ?

- Je n’en sais rien mais c’est un dicton pour dire que quand la puissance est immense, on ne la voit pas nécessairement ».

Mélanie se tourne vers nous et pendant un instant, j’ai l’impression qu’elle nous fixe d’un regard de glace. On dit que les sorciers de Calice voient tout, même l’invisible. D’autres disent qu’ils ont une vision différente, qu’ils ne voient pas les gens mais leurs âmes. On raconte beaucoup de bobards mais ce dont je suis sûr, c’est que Mélanie, il vaut mieux pas attirer son attention. Je me retourne vivement. Martel s’est levé et c’est à peine s’il ne dévisage pas Mélanie. Parfois il lui manque vraiment un grain. Vite, je fais semblant d’engager une conversation banale comme si je prenais du bon temps en toute innocence avec mes enfants. Martel semble revenir à lui. Ca parait marcher, à la limite de mon champ de vision, j’aperçois Mélanie qui rattrape Matiz après avoir intercepté un de ses hommes qui part au pas de course. J’aimerais qu’on m’obéisse ainsi.

Et si elle avait demandé à son gars de nous arrêter ?

Je tente d’arrêter ma nouvelle crise de parano qui se profile, on n’a rien à nous reprocher. Ou pas grand-chose.

« Pas très impressionnant » a conclu Maelie en haussant les épaules. Une fois la procession éloignée.

C’est beau l’innocence des enfants.

Martel n’a toujours pas dit un mot mais ne lâchait pas la scène du regard. Je propose qu’on se remette en route mais lui reste figé comme une statue.

« Ca va gamin ? »

Je commence à me demander si on ne lui a pas jeté un sort mais il murmure « oui.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- Rien »

C’est cela oui, trop fier pour avouer avoir la trouille. Bref, Il ne restait qu’un point délicat, expliquer notre échec au patron. Il avait le beau rôle lui. Il nous envoyait dans des missions impossibles alors qu’il restait tranquillement assis sur ses fesses puis se relevait juste pour nous réprimander.

« Bon, on rentre maintenant.

- Déjà » s’exclama Maelie mais il y a tant de chose à faire ici. On pourrait se faire un dîner somptueux et il parait qu’il y a des bains de vapeur et des endroits où on peut aller dans de la vraie eau et il faut voir le centre des affaires aussi et celui des jeux.

- On rentre j’ai dit ».

Chapitre 14

14

26/07/3023 Datation légale de Valence.

18H00 / 24 : horaire du vaisseau potentiellement innocente

15H20 /25 : horaire de Valence

J’ai demandé le chemin pour obtenir des accréditations. Il y a des bâtiments administratifs mais c’est à l’autre bout du vaisseau qu’on m’a répondu. Il faut prendre le tunnel qu’on m’a dit et ensuite il devrait y avoir un moyen de transport.

Nous avons fini par découvrir des sortes de navettes dans un tube transparent sous la surface du vaisseau. On y est entré. Il y avait une sorte de tableau de bord, juste quelques boutons. J’ai appuyé sur celui ou il y avait écrit administration car on m’a dit que c’était là que je pourrais trouver des accréditations.

La navette s’est fermée puis elle est partie dans le tube. A travers la vitre, j’ai vu le plus beau du vaisseau. Le tube traversait des salles des machines, une merveille de technologie ultramoderne. Des joyaux mécaniques ronronnant de bonheur, bichonnés par une vingtaine de mécano. Magnifique. La salle des machines a disparu et la navette s’est éclairée tandis qu’on traversait une zone donnant directement sur l’espace sous le vaisseau pour ensuite pénétrer à nouveau dans les entrailles du monstre. Pendant un instant, je me suis dis que je voudrais vivre là tant toute cette mécanique était belle. Je persiste à penser qu’ils mettent quelque chose dans l’air pour nous donner ce genre d’idée. D’ailleurs ça sent bizarre partout. Même au cœur du vaisseau, ça sent la nature.

Maelie a encore disparu. Elle n’a pas pu aller bien loin. La navette est cloisonnée. Je retiens ma respiration pour supprimer tout bruit autour de moi dans la navette silencieuse et je cherche à percevoir le cliquetis de ses boucles d’oreille. Elle finit par se matérialiser juste devant moi et me fait sursauter. Pourtant, je m’y attendais.

« Tu ne m’as pas trouvé » dit-elle.

« Maelie, je n’ai pas envie de jouer.

- Je ne joue pas, je m’exerce à dissimuler les sons. Elle secoue la tête faisant tinter ses boucles d’oreille. Petit à petit le bruit métallique diminue jusqu’à disparaître complètement alors qu’elle continue de secouer la tête. Flippant.

« Le plus dur dit-elle, c’est de gérer le tout, le bruit, la vue, le magnétisme, la chaleur corporel, le brouillage radar.

Tout en disant ça son image disparaît progressivement sa voix se fait plus légère puis disparaît à son tour. Martel sourit. On ne passe pas de l’aversion à une telle complicité en deux jours sans raison. C’est vraiment louche. Faudra que je les surveille tous les deux. Il fixe un coin de la navette puis son regard se déplace. Je suis le mouvement de ses yeux. Il s’arrête à nouveau se fixe et ébauche un sourire.

Je me jette sur l’endroit qu’il regarde avec tant d’attention. Maelie crie et apparaît dans mes bras.

« Comment m’as-tu trouvé ? s’exclame-t-elle.

« Non ne dis rien, je vais trouver. Tu ne m’as pas vu, ça j’en suis sur. C’est le bruit mais pas les boucles d’oreille. Je suis sur d’avoir réussi à l’occulter totalement, ni les pas, ça j’ai l’habitude. Sur du métal c’est facile. J’ai du marcher sur un truc qui a fait un bruit différent. Elle se met à quatre pattes cherchant sur quoi elle aurait pu marcher.

« On arrive » la navette ralentissait. Je n’avais aucune envie de lui dire que je l’avais trouvé en suivant le regard de Martel. Pas avant de savoir comment ce gosse arrivait à déjouer les tours de Maelie, c’est que le truc, il n’allait pas le garder pour lui.

Si j’ai bien compris le plan du vaisseau le village, nous étions passés de la périphérie du cercle à son centre par la navette. Le centre ressemble un peu plus à un espace civilisé. Les bâtiments sont plus grands et atteignent presque des tailles d’immeubles d’une petite base spatiale d’environ vingt à trente étages mais toujours dans ces matériaux marrons bizarres entrecoupés de fresques rouges. Pas fiable.

D’après Martel, c’est du bois comme ce dont est fait les arbres. Je ne suis pas si sur. Le tour des arbres est plus rugueux, je l'ai vu dans un documentaire sensoriel et ce matériau est lisse.

Je prends les devants et passe sur un pont. Dessous, il y a une masse d’eau considérable. C’est plus bruyant ici. Il y a une cascade ou de l’eau se déverse sur la hauteur de deux étages sans discontinuer. Jamais vu un tel gaspillage de matière première. On pourrait faire vivre une base spatiale entière avec une telle réserve d’eau. Ca sent moins bon ici. Je commence à me demander si on n’approche pas de la station de recyclage des déchets. Je retire vivement ma main de la rambarde du pont. Je l’ai senti bouger. Maelie crie. Ca se transforme se contente de remarquer Martel. En effet, les moulures de la rambarde du pont ont changé de formes, de même les balcons rouges des fenêtres ont disparus pour réapparaître d’une architecture différente.

« Quel foutage de gueule, je t’en donnerais du naturel moi. C’est plein de champs de force solide ici. »

Un homme nous interpelle et nous fait signe de le rejoindre. Je m’exécute. De toute façon, je n’ai aucune envie de rester sur ce pont qui risque de disparaître n’importe quand nous projetant deux étages plus bas dans une telle masse d’eau qu’on pourrait se noyer dedans.

« Vous ne pouvez pas faire attention » nous dit-il dès qu’on arrive à sa hauteur, « ce secteur est en cours de transformation, interdit au public.

- Faudrait prévenir.

- Notre indicateur lève les yeux sur le faux ciel au dessus de nous. Vous ne l’avez pas senti ?

- Sentir quoi ?

- Vous êtes des extérieurs » dit-il avec dédain « Les espaces interdits sont segmentés par des odeurs spécifiques. »

Ha oui bien sur, voila qui n’est pas tordu. Si je comprends bien, là où ca pue faut pas aller. Ils conditionnent les gens à l’odeur, je m’en doutais.

« Et quel odeur faut-il suivre pour faire valider ses accréditations ? » ironisai-je.

Il me désigne un bâtiment. « Les lieux administratifs ont un code olfactif entre 23 et 30 » me dit-il.

Voila qui me renseigne tout à fait. Je ne vais pas lui demander à quoi correspond les codes 23 à 30, d’abord, je m’en fous et en plus, je ne vais pas m’éterniser. Je vais plutôt suivre la direction de son doigt, ça, je sais faire.

L’intérieur du bâtiment en question ressemble enfin à quelque chose. Bourré de monde trépignant d’impatience malgré la musique douce, des dizaines de petits bureaux où s’agglutinent des files d’attente. L’administration à quelque chose d’immuable, elle résiste au temps et l’espace fidèle à elle-même. Les dirigeants peuvent changer, des guerres éclater, les siècles succéder aux siècles, l’administration reste sans jamais évoluer. Au moins ça fait un point d’ancrage.

Je tentai de débattre de ce point de vue avec Martel qui trépignait d’impatience. A Maelie, je m’étais contenté de lui dire : « tu n’avais qu’à rester sur le potentiellement innocente » dès ses premiers signes d’impatience et elle eut la présence d’esprit de ne pas en rajouter.

Enfin on appela Martel. Je vis le garçon endosser en un dixième de seconde le rôle du parfait petit planétaire pédant qu’il maîtrisait maintenant à la perfection et s’approcher du bureau.

« Je suis Martel du clan d’Oxis de la Belle d’été. Dit-il selon sa fausse identité habituelle « Un souci avec mon vaisseau. Quand j’ai voulu franchir la barrière de la Belle d’été, on l’a repoussé arguant du fait qu’il n’avait pas d’autorisation planétaire. »

En général, rien que le fait de se désigner comme planétaire et de la belle d’été en plus, suffit à s’attirer toutes les faveurs. Ici ce titre n’attira qu’un haussement sceptique de sourcil gauche.

- Et le vaisseau était déjà entré précédemment sur la belle d’été ?

- Evidemment, il y retourne au moins trois fois par an pour l’entretien, le ravitaillement et le chargement de marchandise.

- Quel est son nom ?

- Le potentiellement innocente

L’homme ne répond pas se contentant suivre des yeux je ne sais quoi sur ses lunettes. Evidemment, les administratifs ne s’embarrassent pas d’ordinateurs, même le fonctionnaire de base à un écran neural et sans doute relié à l’ensemble du réseau informatique. Quand je pense à ce que le Maître Nanti a dépensé juste pour l’implant de pilotage d’Echo

Encore du gaspillage ça.

- Aucun vaisseau nommé le potentiellement innocente inscrit en code planétaire. Le seul que j'ai est propriété d'un certain Siaro.

Martel hausse encore d'un ton «Oui, il travaille pour nous depuis plus de deux ans. Alors même son contrat de travail a disparu maintenant, vous ne pouvez pas faire attention à vos dossiers ? Bon, bref,

Ce que je veux savoir c’est comment remédier au problème. »

Il est vraiment convaincant. Il m’épate tous les jours un peu plus ce gosse mais ça m'étonnerait que ça suffise.

« Il n’y a aucun enregistrement de passage d’un potentiellement Innocente dans les archives de la belle d’été. »

Martel nous sort un autre super soupir d’agacement dont devrait déposer un brevet de fabrique. « Cherchez à Eclair blanc, il vient d’être renommé »

L’autre repart dans ses mouvements d’yeux dans le vide. « Eclair blanc, dernier passage janvier 3023, en cours de changement d’identité, ensuite, plus de nouvelle. En effet, il y a un problème.

Vous avez vu ça avec la base satellite de la belle d’été ? »

On y avait pensé. On du moins Echo l’a suggéré à Nanti qui a refusé pensant qu’ici se serait plus facile d’embobiner les fonctionnaires.

« Oui, j'ai vu ça avec eux. Ils m’ont dit que les planètes étaient gérées par Valence et que je n’avais qu’à voir ça ici. »

Le fonctionnaire lève l’autre sourcil.

« Foutaise » dit-il.

« Vous allez me faire croire qu’ils m’ont envoyé jusqu’ici alors qu’ils auraient pu le faire là bas ? » C’est qu’on le croirait vraiment en colère le Martel. Il a fait fort le patron. Faudra qu’il me dise comment il arrive à préparer des coups comme ça et Martel est extraordinaire comme acteur.

Par contre, l’autre, ça ne lui fait ni chaud ni froid.

- Oui ».se contente-t-il de dire

Martel se déchaîne dans son attitude offusquée, s’apprête à crier, se reprend, croise les bras et soupire encore. « N’en parlons plus, refaite moi une accréditation vaisseau » dit-il en sortant les codes du potentiellement innocente. « Ca suffira.

Le fonctionnaire fait glisser une puce électronique. Remplissez ça pour vérification ainsi qu'un test ADN homologué pour prouver votre identité et ensuite celui-là pour prendre rendez-vous pour le contrôle technique.

- Contrôle technique ?

- Ben oui, bien sur, pour assurer que le vaisseau est apte à passer en atmosphère.

- Evidemment qu’il est apte, je ne vais pas risquer mon équipage à griller avant l’atterrissage.

- Votre équipage peut griller, ce qu’on vérifie, c’est qu’il ne dégage aucun substance polluante et n’a aucune perte qui pourrait endommager les écosystèmes planétaires ». Il hésite à continuer. « Vous êtes sur que vous aviez l’accréditation vaisseau ?

- Evidemment.

- Alors vous devez connaître cette procédure, la visite ce fait régulièrement.

- A vrai dire, jusqu’à l’année dernière, c’est mon père qui se chargeait de ça. J’ai pris sa suite il y a six mois. »

Martel est moins assuré mais c’est pas mal joué. Le fonctionnaire semble y croire. Il a les yeux dans le vague, sans doute communique-t-il avec l’ordinateur central.

« Il me faudrait aussi des visas pour le personnel.

- Ca, vous les demanderez directement sur la belle d’été.

- Et comment si je n’ai personne pour poser le vaisseau ?

- Vous avez changé tout le personnel depuis votre dernière visite ?

- J’ai changé les deux pilotes et un atterrissage planétaire ne se fait pas avec n’importe qui.

- Vous êtes originaire de la belle d’été ?

- Evidemment.

- Alors, Commencez par vérifier les normes du vaisseau, transmettez le bilan au central, remplissez le formulaire, ajoutez y le test et le dossier sera traité et envoyé au satellite administratif de la belle d’été. Sur le satellite, louez un pilote accrédité pour vous conduire sur la belle d’été où vous demanderez les visas pour votre personnel à votre administration de votre commune de naissance. Et n’oubliez pas les autorisations spécifiques pour la Sorcière. Visa spécifique si elle n’appartient pas à un clan planétaire sinon patch de suivi dit-il en pointant Maelie du doigt.

« Je, oui, bien sur. Non » rectifie-t-il, « j’ai des délais à respecter, je n’ai pas le temps en paperasserie et on a déjà vérifié mon identité. Je vous préviens, j’ai des clients très hauts placés sur la belle d’été et…

- Informez vos clients de vos soucis » coupa-t-il « et demandez leur de nous transmettre leurs besoins. Nous ajouterons leurs desiderata au dossier et cela pourrait en effet hâter la procédure.

Chapitre 13

13

16/07/3023 Datation légale de Valence.

13H00 / 24 : horaire du vaisseau potentiellement innocente

Comment je me suis retrouvé consigné 3 jours dans mes quartiers à cause de la mauvaise humeur de Nanti :

Tout a commencé le 23/07 en début d'après-midi. Je tenais compagnie à Echo qui était aux commandes. Nous avions fait une petite arnaque la veille qui nous avait valu un bon paquet donc nous aurions du tous être d'aussi bonne humeur que moi. Le patron est arrivé et s'est adressé à Echo. Je récupère la phrase exacte du patron :

« Changement de cap vers le bloc G. Coordonnées 34 43 32 14 sur trois jours vitesse standard. »

C'est un peu sec mais le patron ne s'encombre jamais de ces petits mots genre bonjour, ça va ? quoi de neuf, s'il te plait...

Bref, Echo a rentré ça dans ses machines et un nouvel hologramme m'a sauté sur le nez.

« Il n’y a rien là » a dit Echo en désignant mon crâne. J'ai failli mal le prendre mais il a précisé qu'il parlait des coordonnées. C'est là que le patron a dit la phrase fatidique

Je récupère tout le dialogue de la mémoire du drone afin de bien faire cerner la tournure de la conversation

Je reprends sur la remarque d'Echo citée plus haut et laisse la suite : Il n'y a rien là

- Je ne sais pas comment je dois le prendre.

- Je parle des coordonnées.

- Il n’y a rien encore, mais quand on arrivera, on croisera la flotte du clan de Valence. »

Voila, c'était la phrase fatidique du patron.

J’en ai laissé tomber mon verre. Nanti m’a ordonné de nettoyer immédiatement mon infâme décoction avant qu’elle ne s’attaque à la structure du vaisseau.

Un savant mélange d’épice : du gingembre, des clous de girofle, de la cardamome et une pointe de cannelle. Une boisson de planétaire. C’est Martel qui me l’a fait découvrir lors d’un de nos périples sur vaisseau croisières. C’est pas bon mais ça fait très chic. Enfin pour le mien ce sont des arômes de synthèse mais on peut faire comme si.

Je n'ai pas obéi de suite. J’avais la très mauvaise impression que non seulement j’avais bien entendu les élucubrations du patron mais qu’en plus, il était sérieux. J'intègre la suite du dialogue

« Quoi !? » ça c'est moi. Remarque somme toute très pertinente

- Je t’ai dit de nettoyer.

- Non, enfin oui, je nettoierais mais on ne va tout de même pas traverser la flotte de Valence ?

- Non seulement nous allons la traverser mais en plus, je compte bien m’y arrêter.

C'est ma réponse m’a valu trois jours de réclusion dans mes quartiers.

Je ne me souviens pas de l’expression exacte que j’ai employé. Je l'ai dit si bas que le drone ne l'a pas prise en compte, j’avais diminué la sensibilité du micro car Thymothe s’exerçait à la guitare. Pourtant c'était encore trop fort, Nanti lui a entendu. Je sais que j’ai commencé par une splendide métaphore en disant qu’ensuite, nous pourrions chercher une baleine spatiale sur un courant solaire et faire un tour dans sa gueule histoire de voir comment c’est fait à l’intérieur. Puis j’ai insisté en jouant sur l’ironie en disant que ça ne me posait aucun problème et que je m’étais mis à son service dans l’espoir de mourir pour lui le plus bêtement possible, que j’avais pas réussi en allant me frotter aux Sylphides, mais aller rendre visite au clan de Valence était sans contexte encore bien plus stupide. J’ai dit encore un truc mais je ne me souviens plus quoi

Nanti a trouvé que je commençais à oublier qui était le patron et qu’il en avait plus qu’assez de mes impertinences. Il m’a consigné.

Je sais ce qu’il a en tête. Il veut rentabiliser Maelie en convoyant des produits de luxe. Il a les clients mais notre panel de fournisseurs est trop restreint. Il veut obtenir une accréditation planète pour le potentiellement innocente. Il imagine que Martel pourrait nous l’obtenir. Jouer au seigneur sur un vaisseau croisière ou une base spatiale, c’est une chose mais faire ce manège sous le nez de la corporation clanique de Valence, c’est du délire. Ha oui, c’était ça, le truc que j’ai dit en trop à Nanti. Vu le spectacle, je pense que je peux sortir maintenant.

Je retrouve les autres dans la coupole. C’est ainsi qu’on nomme le dessous extérieur du vaisseau, protégé uniquement par le champ de force. Sans le moindre élément matériel et en pesanteur inversé, il nous donne la plus belle vue. Malheureusement difficile à aménager vu que quand on se pose et qu’on coupe le champ de force et la pesanteur plus rien ne retiendrait le mobilier. Quand on marche là-dessus c’est comme si on était au milieu des étoiles. Enfin d’habitude, là c’est plutôt l’embouteillage. Jamais vu autant de vaisseaux.

- On les appelle les insectes.

- Quoi ?

Charlie répète : « les insectes, se sont ces centaines de vaisseaux qui suivent ou cherche à approcher pour une raison ou une autre la flotte de Valence. »

Charlie a les yeux qui brillent. Il s’est toujours senti frustré sur le potentiellement innocente. Il a soif de pouvoir et de gloire et c’est exactement ce que représente la flotte de Valence. Faut surtout pas qu'il les approche.

Le potentiellement innocente se décale et je remarque un trou dans la masse de vaisseau, il y en a moins que je ne pensais, il y a de l’espace libre derrière.

- Oui, c’est le champ de force extérieur de la flotte.

- On ne va tout de même pas le traverser ?

- Je l’ignore, Nanti, ou plutôt Martel a demandé une autorisation d’approche. Il se plaint d’un bug informatique qui aurait effacé l’accréditation planète du vaisseau.

Ha oui, parce que c’est pour ça qu’on est là. Nanti veut faire commerce de produits naturel mais c’est le monopole des propriétaires terrien. Il parait qu’il a un filon pour récupérer une cargaison de terre sur la belle d’été mais il faut aller la chercher et pour y aller il faut une autorisation pour le vaisseau. C’est une simple formalité administrative je crois mais réservée à une élite, pour de pauvres gars comme nous c’est plus compliqués.

Le potentiellement innocente fait une embardée et plonge vers un espace libre, slalomant entre les vaisseaux avec grâce malgré sa vieille carcasse.

Je ferme les yeux et me protège le visage. On approche dangereusement du champ de force. J’ai confiance aux capacités de pilotage d’Echo mais je me méfie de tous les autres vaisseaux qui n’ont peut-être pas de si bons pilotes et qui sont dangereusement proches de nous. Moi en tout cas, dans une situation similaire, il y a longtemps que j’aurai percuté quelque chose.

- Ouvre les yeux Mérino, nous sommes passés.

- Ouhaw.

Je vais sans doute mourir mais je commence à penser que le spectacle en vaut le coup. Je n’ai jamais rien vu de pareil.

On dirait une planète, mais plate et avec pleins de satellites. C’est énorme.

Et encore, nous sommes très loin.

- Le plus gros vaisseau, celui au centre en forme de disque, a une circonférence de cinquante kilomètres. C’est le vaisseau principal, il s’appelle l’impérium »

Je siffle, ça commence à faire. Je rectifie mes données visuelles, les vaisseaux qui gravitent autour ne sont pas des navettes. Il y a une sorte de satellite artificiel tout rond avec un phare gigantesque pour imiter la lumière solaire.

Nous passons sous la flotte. Le dessous de l’impérium est constitué d’un embrigadement de plate forme d’amarrage. On doit pouvoir y accrocher plusieurs centaines de vaisseaux de la taille du potentiellement innocente.

« Plusieurs milliers tu veux dire » rectifie Charlie.

Je suis presque déçu de constater qu’on ne s’approche pas d’avantage. « Vaisseau, fais moi la liaison avec la plate-forme de commande par les hauts parleur du drone. Quelle est la suite du programme Echo ?

- Je vais me placer dans la traîne.

Je me tourne vers Charlie « c’est quoi la traîne ?

- C’est l’arrière de la flotte, là où suivent les vaisseaux qui sont en attente d’un créneau d’amarrage.

- Ca veut dire qu’on n’a pas l’autorisation d’approche ? »

Le potentiellement innocente a ralenti et à la suite de l’impérium d’autres vaisseaux de la flotte nous dépassent tous de taille à faire passer les plus beaux vaisseaux croisière pour des petits pois écrasés. Bientôt nous nous retrouvons au milieu d’une nuée de vaisseaux de guerre.

Si les champs répulsifs lâchent maintenant, c’est nous qui ferons les petits pois écrasés

C’est Thymothe qui nous rejoint. « On ne peut pas atterrir ?

- Oui et non ». Reprend la voix d’Echo à travers le drone. « Martel a reçu l’autorisation mais pas pour le vaisseau, il devra se contenter d’une navette.

- Mais nous pourrons tous y aller ? Il parait que ces vaisseaux reproduisent si bien l’écosystème planétaire qu’on y trouve même des bêtes. » Il peut toujours rêver le Charlie, Nanti ne se risquerait jamais à l'envoyer nous trahir là-bas.

Mes yeux ne lâchent pas le spectacle de cette flotte gigantesque

« Mérino !

- mhh. Oui» Je reprends avec un oui plus franc en réalisant que c’est le patron qui me parle dans le haut parleur.

- Tu vas accompagner Martel

Houla, je ne suis pas sur d’avoir envie. « Je vois très bien d’ici

- Nous avons l’autorisation d’atterrir sur l’impérium ? » Charlie est excité comme un gosse.

- N’exagérons rien, nous avons accès à un vaisseau secondaire, celui nommé le Village. Et tu te débrouilles Mérino, je veux cette habilitation planétaire.

- Vous ne venez pas Patron ?

- Non, tu as dit que c’était du suicide, alors je te laisse au casse pipe »

Merci du cadeau. Et en plus, Charlie me fait la gueule car lui bien sur, voulait y aller. Comme si j’étais dans quelque chose dans les décisions de Nanti. Bon, direction la navette d’approche. Martel est déjà installé. Encore plus excité que Charlie. A quinze ans, c’est normal. Enfin je dois dire que moi aussi je trouve ça excitant mais je ne peux m’empêcher de me dire que si je meurs ici, je ne pourrais pas frimer en racontant que je me suis posé sur un vaisseau de la flotte de Valence. Qu’il cerne bien mon état d’esprit et évite de me bassiner avec son enthousiasme. C’est chez les méchants qu’on va, les envahisseurs, ceux qui ont décidé de régenter le système sans nous demander notre avis sous prétexte qu’ils maîtrisent la sorcellerie mieux que les autres et accessoirement sont suivi d'une flotte de guerre gigantesque. D’un coté, je dois admettre que moi aussi je voudrais voir ça mais je veux bien lui faire comprendre que ce qu’on fait est dangereux. On ne joue pas avec Valence comme avec un bateau croisière. J’enclenche la navette, je la désamorce et nous sommes partis. A peine séparé du potentiellement innocente, je vois une de ses navettes de surveillance qu'on croise parfois jusqu'en périphérie. On les nomme les tiques du nom d’un parasite planétaire et j’ai horreur d’en avoir si près. Toujours à te coller. Celui là ne fait pas mine d’approcher, se contentant de nous tourner autour, sans doute pour nous sonder.

Martel s’agite en tout sens. Peut-être qu’il se rend enfin compte dans quel piège on s'est fourré. Il regarde derrière et étouffe un cri.

« Oui » lui dis-je, « nous sommes surveillés mais je ne pense pas qu’ils nous posent problème. Prends la radio ».

Il obéit et répète les codes d’approches. J’ai horreur de piloter avec tant de monde.

« Approche du vaisseau Valence le Village en cours ».

Martel répète mon message et je reçois en retour tout un tas de coordonnées que je transmets au vaisseau sans plus me poser de questions. Pour certaines choses, je fais plus confiance aux machines pour dialoguer ensemble que moi. Et accrocher ma tête d’épingle sur ce monstre en fait partie. Martel a fini son étude de l’arrière de la navette et en revient à l’avant.

« Ferme la bouche on dirait un Cooque » lui dis-je.

C’est vrai, les yeux exorbités, la bouche ouverte, il ne manque qu’un filet de bave.

On est si proche maintenant que je peux apercevoir le relief derrière la coupole, un paysage planétaire tel que j’ai pu en apercevoir une fois dans la vie, le jour où nous sommes allés chercher Martel. Bien sur, j’ai vu plein d’imitations sur les vaisseaux croisières et certaines bases de luxe mais ça n’a rien à voir. Ici, c’est du naturel, même si c’est importé dans un vaisseau. Il y a de la vraie terre là-dedans et de l’herbe et peut-être même des arbres. Un peu comme sur Kelly mais sans le brouillard ni l’odeur. Ca me fiche la trouille. La peur de l’inconnu. Un bruit attire mon attention à l’arrière, une sorte de cliquetis. Je me retourne, rien. Je suis trop nerveux moi.

Le paysage de rêve disparaît derrière une masse métallique, on passe sous le vaisseau. Il y a un bon grincement bien familier et la navette s’immobilise. Nous sommes arrimés au vaisseau Valence, le village. J’inspire profondément pour me donner de l’assurance. Il y a encore un petit bruit à l’arrière, enfin je crois. « Tu n’as rien entendu Martel ?

- Non ». Il n’a pas l’air sur de lui. Moi non plus.

« Allez, on débarque ».

Je me retiens de descendre au dernier moment, c’est Martel qui doit passer devant, c’est lui qui a l’habilitation pour monter là-dedans, moi, je ne suis qu’une merde qui le suit. Nous suivons une foule venue de partout et nous faisons la file pour passer les détecteurs. Martel passe devant, on le laisse passer comme d’habitude. On m’arrête, comme d’habitude et on épluche mes fiches d’identités. Habituel. Martel se met à attirer l’attention en s’écriant que c’est scandaleux de lui faire perdre du temps à contrôler son pilote ainsi. Parce que je suis son pilote aujourd’hui, j’ai pris du galon avant j’étais un simple serviteur.

Je ne sais comment lui dire de la boucler, il monopolise l’attention inutilement.

On nous fait signe de poursuivre notre route et on fait ses excuses au Seigneur Martel. On suit encore quelques couloirs et d’un coup, on se retrouve en pleine lumière. Je plisse les yeux. Le phare lumineux en orbite autour de la flotte éclaire tout le vaisseau plus fort que le plus puissant projecteur. Le temps que mes yeux s’habituent à la lumière et devant moi s’étale le spectacle le plus improbable qui soit. J’ignore comment le décrire. Je ne possède pas le vocabulaire adéquat. Il y a de l’herbe, ça j’avais déjà vu. Ca me parait inconvenant de l’écraser en marchant dessus mais il y en a partout et je ne vois pas comment faire autrement. J’essaie de me faire léger pour ne pas l’abîmer mais la pesanteur est plus forte ici et je me sens lourd alors je marche sur la pointe des pieds pour en écraser le moins possible. Il y a une bête qui passe au dessus de ma tête. Je me protège avec un bras mais l’animal volant continue sa route. Il y a des maisons aussi, un peu comme les villas des plus beaux vaisseaux croisières mais dans des matériaux différents. Des petits espaces de détentes avec des fauteuils et des écrans à disposition des pauvres comme moi qui n’ont pas de quoi se faire implanter une projection neurale. Au dessus de nous, nulle étoile mais un écran bleu d’une grande profondeur teintant le champs externe. Je fais semblant d’avoir l’air assuré, je ne veux pas paraître idiot devant le môme.

Je fourre mes mains dans la poche et me dirige avec une fausse assurance vers le regroupement d’habitation en longeant une sorte de sentier herbeux. Je ne sais pas par où aller mais la plupart des gens suivent ce sentier alors je fais pareil. Il parait que tout ici est en matière naturel. « On dit que le vaisseau le Village reproduit un écosystème humain d’un temps très reculé ». Je peux faire mon fier avec mes connaissances. C’est Charlie qui m’a dit ça il y a à peine une heure. La haute société s’efforce de régresser en imitant des modes de vie dépassés. Retour aux sources qu’ils appellent ça. Il doit sans doute avoir une raison à ça mais personnellement, elle m’échappe.

« C’est magnifique.

- Oui, c’est vrai, c’est joli.

- Et ça sent bon !

- Oui, des parfums de synthèse, je suppose.

- J’entends de la musique, comme lointaine mais venant de partout. »

Martel est tout fou, je dois dire que son enthousiasme est contagieux. Je me demande s’il n’y a pas quelque chose dans l’air qui rend euphorique. Ce serait bien le genre de Valence. Faire inhaler des drogues pour rendre les gens joyeux et donc plus conciliant.

Nous avons atteint les premières habitations et l’herbe s’est vue remplacée par des pierres toutes petites placées les unes à coté des autres. Les constructions sont très basses trois ou quatre étages à peine avec des murs marron clair et des toitures de toutes les couleurs. Je croyais de loin c’était des habitations mais elles ont de larges ouvertures ou sont exposées tout un tas de marchandises.

Martel me tire par la manche. Je reviens de suite, j’ai un truc à faire.

Je hoche la tête. « Quoi ? » dis-je à retardement, le temps de réaliser ce qu’il venait de me dire. « Tu ne vas nulle part, nous devons trouver le bâtiment qui s’occupe des accréditations.

- S’il te plait, attend moi là, je reviens dans cinq minutes.

- D’accords. »

Un sourire illumine son visage, « merci, je savais que je pouvais te faire confiance » Et il disparaît dans une rue transversale.

J’attends quelques secondes. Confiance. Mon œil. Si je connaissais la signification de ce mot, je serais mort depuis longtemps. Voyons ce qu’il mijote.

Je me faufile discrètement dans la rue qu’il vient d’emprunter. Il y a du monde. Tant mieux, on me remarquera moins. Sauf que j’ai l’air d’une loque entouré par tous ces gens habillés comme s’ils sortaient d’une réception. J’essaie de repérer le gosse. Pas facile. La rue s’élargit. Il y a un truc en pierre avec du liquide dedans, peut-être de l'eau, qui monte et retombe bruyamment. Et derrière. Oui, cette silhouette, ses cheveux en bataille, c’est Martel. Ici, ses beaux vêtements ne se remarquent pas mais je suis sur que c’est lui. Il parle à quelqu’un. Comment pourrait-il connaître quelqu’un ici. C'est de plus en plus louche. Déjà que je l'ai surpris y avait à peine un mois à transmettre des infos codées à je ne sais qui et je ne parle pas des fois où il s'enferme dans ses quartiers. Je m’approche, je dois voir la tête de son interlocuteur qui reste dans l’ombre. Je passe derrière le truc à eau. La personne avec Martel se déplace légèrement. J’ai juste le temps d’apercevoir son visage avant qu’il disparaisse.

« MAELIE ! »

Qu’est ce que cette petite sorcière fait ici. « Apparais toute suite » dis-je plus doucement en grinçant des dents. Rien.

Si, un cliquetis que je reconnais. Je me fis à mon oreille et me lance dans le vide. Avec satisfaction, je sens un corps sous mes doigts. L’atmosphère tremble et Maelie apparaît.

« Je suis désolée » dit-elle à toute vitesse avant que je puisse commencer mes réprimandes. Elle prend son petit air contrit. Ca ne marche pas avec moi. Je jette un oeil aux alentours c'est le genre de gaffe à se faire mettre dehors mais très gentiment. On est toujours poli avec les sorciers sur les stations mais on préfère qu'ils aillent poser leurs pieds ailleurs. Genre loin. Apparemment c'est passé inaperçu. « Mais qu’est ce qui te passe par la tête ? Tu es folle ? Imagine que quelqu’un t’ai repérée !» Elle récupère son air fier de petite pimbêche miniature comme quoi, ses excuses, c’était du bluff. « Personne ne peut me repérer, je suis capable de brouiller les meilleurs détecteurs ».

Oui, je dois l’admettre, c'est un peu pour ça qu'on a risqué notre peau à la récupérer. Pour ça et parce que Nanti nous a obligé. Tu m’étonnes que les Sylphides voulaient la garder. Eux aussi peuvent s’infiltrer partout discrètement mais ils n’ont pas de petites mains pour tout piquer. Depuis qu'elle est là, on a évité un paquet d'ennuis mais on en a récupéré d'autres.

« Imagine qu’il y ait eu des sorciers pour garder le vaisseau ou même de simples capteurs d'implants !

- Ce serait du gâchis dit-elle en haussant les épaules. Sur l’impérium peut-être mais ici.

Quelle naïveté, Valence a de quoi se payer des sorciers même pour nettoyer les chiottes.

Je ne lui fais pas remarquer, Martel ne me laisse pas parler. « Je t’ai demandé cinq minutes, je te faisais confiance.

- C’est une erreur, tu ne dois faire confiance en personne. Evidemment tu étais dans le coup.

- Non ». Il a le culot de prendre l’air indigné. Ben tiens, il voudrait me faire croire qu’il voulait aller pisser sans doute et est tombé par inadvertance sur Maelie qui traînait là. «Et d’abord, depuis quand vous êtes copains tous les deux ? » En général ils ne pouvaient pas se blairer au point que dès que Maelie entrait dans le champ de vision de Martel il se tirait vite fait.

- J’en ai marre de rester sur le potentiellement innocente » lance soudain Maelie. Ca y est, elle a encore pété un câble. Comme si on n'avait pas assez de Martel pour se plaindre.

« J’en ai marre de vivre comme une recluse et de ne sortir que sur des bases pourries. Je travaille, je gagne ma vie et j’ai l’air d’une mendiante à porter les vieilles fripes de Martel car on ne me laisse même pas visiter un centre commercial nomade. »

Est-ce qu’elle va se taire celle là. « Bon, ça va, j’ai compris le topo, tu restes avec nous, je me ferais engueuler par le maître Nanti, ça ne me changera pas mais arrête de crier. »

Elle s’est arrêtée instantanément et un sourire s’est plaqué sur ses lèvres. « C’est joli ici » a-t-elle dit. Puis, elle est passée devant en lançant des commentaires sur les gens, les décorations, l’odeur, la musique et en demandant à Martel des précisions sur les plantes et les animaux qu’il s’empresser de donner comme si ses 8 ans de vie sur planète lui avaient donné la science infuse. On dirait les meilleurs amis du monde à un point que c’en est louche. Je me demande ce qui a pu leur passer par la tête. Bien sur, je voulais qu’ils s’entendent mais après réflexions, je n’en suis pas si sur. S’ils commencent à mijoter des sales coups ensembles on risque d’avoir de sacrés problèmes. Et puis la petite Maelie est de plus en plus jolie. On avait récupéré une gamine toute malingre et en quelques mois, elle a prit des formes et ça m’inquiète beaucoup. On n’aurait pas dû lui donner à manger. Le régime des Sylphides lui réussissait mieux.

Martel s’est arrêté pour regarder un homme entouré d’enfants qui tenait une marionnette. Une attraction très mal faite. La marionnette contient des fils. Et visible en plus. Parait que le village reproduit la vie de cultures anciennes mais faut pas pousser le bouchon. Bon, où est passé miss invisible. Il serait tant qu’elle arrête de disparaître celle-là. Je sens que je vais encore me faire engueuler par le patron pour l’avoir emmené, comme si c’était ma faute. « Maelie !? »

Pas de réponse. Juste des gens qui me regardent bizarrement à croire qu’on ne crie pas ici pour appeler quelqu'un. Alors qu’il y en a d’autres qui crient. J’entends une bonne vieille dispute de monde civilisé.

« Je vais vous montrer moi si je ne peux pas entrer ! »

Qu’est-ce qui se passe encore ? Qui gueule comme ça ? Merde, c’est Maelie. Elle est sur le seuil d’un magasin à gesticuler devant une vendeuse qui, sans doute aidé d’un bâton dans le cul pour tenir si droite, les bras croisés, lui barre le passage. Pour la discrétion, c’est raté.

« Je suis désolé mais notre établissement ne sert pas les gens comme vous. »

Tu parles, elle n’est pas désolée du tout. C’est vrai qu’elle a l’air d’une sauvageonne notre Maelie mais ce n’est pas une raison pour la traiter ainsi. Je l’attrape par le col avant qu’elle fasse une bêtise. Elle a déjà les petits poings serrés prêt à frapper. Et encore, frapper est loin d’être le pire qu’elle puisse faire.

« Laisse tomber Maelie.

- Tu vas voir si je vais laisser tomber. Elle commence à remuer les doigts d’une façon que je n’aime pas du tout. C’est encore un coup à se retrouver avec des dessins dans l’air suivi d’une catastrophe.

« Ca ne vaut pas le coup. Qu’est ce que t’irais faire dans ce genre de boutique de toute façon. Tu as vu les prix ! C’est pas des trucs pour toi ça »

Elle me regarde avec ses yeux tout ronds et progressivement, je sens que sa hargne se déplace vers moi.

« Et pourquoi ce ne serait pas des trucs pour moi ? Parce que tu crois que ce que je porte c’est mieux sans doute dit-elle désignant ses vêtements trop larges. Tu oublies que je gagne ma vie, j’ai un salaire. »

J’aurais du mal à l’oublier, il est même plus élevé que le mien. Alors que moi, ça fait quinze ans que je sers sur ce rafiot. Et peut-être que la gamine peut faire des tours mais elle ne sait pas réparer un réacteur ionique et n’entends rien en combustion hybride. Sans moi, le potentiellement innocente ne serait qu’une ruine. Je l’ai dit à Nanti. Il m’a répliqué que des mécaniciens, il y en a à la pelle et des sorciers à ce prix là, non. J’ai rien pu répondre et je l’ai encore en travers, alors elle ferait mieux de ne pas me le rappeler.

« C’est qu’on s’arrête toujours dans des endroits miteux et encore, la plupart du temps, je n’ai même pas le droit de descendre. Tu me diras, qu’est ce que j’irais faire dans des bordels, vu qu’il n’y a que ça là où vous faites escale.

- Voyons Maelie, on ne va pas dans ce genre d’établissement ! »

Bien sur qu’on passe notre vie aux putes mais ça ne se dit pas devant les enfants.

- Ha oui ! Parce que tu imagines sans doute pouvoir draguer des filles autres que des putes avec ta célèbre accroche : Chérie, on va chez toi que je te montre comment on médite sur la Belle d’été. »

C’est la phrase qui tue ça. Elle marche à tous les coups.

« Elle a raison. »

Tiens, voila Martel qui s’en mêle, il aurait mieux fait de rester avec ses marionnettes celui-là.

« Qu’est-ce que tu racontes toi ? »

- Une femme de sa qualité, se doit de s’habiller correctement.

- Où est-ce que tu vois une femme là-dedans ? » Dis-je en désignant Maelie.

Elle devient toute rouge, je la sens prête à cracher son venin puis soudain, elle fait volte face, se retrouve devant la vendeuse qui garde toujours jalousement sa porte mais avec moins de conviction.

« Cette fille est avec vous ? » demande-t-elle à Martel

« Avec qui je suis importe peu » s’offusque-t-elle avant de disparaître. Et ça recommence. Je brasse l’air inutilement là où elle se trouvait une seconde plus tôt, tout en m’excusant auprès de la vendeuse sans résultat autre que d’être ridicule. Et je finis par l’apercevoir à l’intérieur examinant une robe qu’il est hors de question qu’elle porte un jour.

La vendeuse se retourne à son tour. Je m’apprêtai à sortir le baratin de circonstance, c'est-à-dire, n’importe quoi pourvu que ça commence par : ce n’est pas ce que vous croyez on s'en va de suite, la situation est totalement sous mon contrôle mais la vendeuse s’excuse.

Soraïa Sérilla, je suis désolé, je serais honoré de vous servir.

Houlà, pas bon ça, c’est un coup à lui donner la grosse tête à notre Maelie.

« T’entends ça Mérino » me lance-t-elle avec un cou de coude quand je passe près d'elle. « Elle a dit Soraïa Sérilla. C’est presque un titre de maître Sorcière ça.

- De bébé sorcière plutôt. D’apprentis en fait quoique les subtilités des dialectes de Valence m'échappent parfois »

Elle hausse les épaules et feint d’ignorer ma présence. « Montrez moi votre collection ».

Et voila pas qu’on lui sort tout plein de fanfreluches inutiles et Martel qui en rajoute en donnant son avis. Comme s'il s'y connaissait en truc de fille.

« Y a qu’a Valence qu’on accueille si bien les Sorciers pensai-je, ils peuvent jamais rien faire comme tout le monde ».

C’est vrai qu’à voir Maelie dans une jolie robe, on dirait un petit bout de femme en miniature. Ca grandit vite. C’est qu’on s’y attache à ces petits bouts. Pourtant, je ne suis pas sentimental. Quand on a découvert qu’on avait nulle part ou caser Martel, j’étais le premier à dire qu’il fallait s’en débarrasser. Pas n’importe où d’accord mais s’encombrer d’un gamin, c’était hors de question. Mais je ne regrette pas de l’avoir gardé, je m’y suis attaché. C’est qu’un célibataire endurci comme moi ne risque pas de fonder un foyer alors, ca fait du bien quand même d’avoir des gosses. Car Martel, je le considère un peu comme mon gamin. C’est quand même nous qui l’avons élevé et j’en suis fier. C’est un bon petit gars et c’est pas tous les jours faciles d’élever un enfant, il faut montrer l’exemple et on ne sait pas toujours s’y prendre.

Et maintenant, Maelie, je l’aime bien aussi ce petit bout de femme. Bon c'est pas comme ma fille car je me méfie d'elle ou plutôt des trucs qu'elle fait pour s'exercer qui un jour vont détruire le vaisseau mais surtout une nana, je ne sais pas comment ça marche.

Je reviens à la réalité en entendant Maelie élever encore la voix. La vendeuse lui propose des bijoux. « Non » dit-elle sûre d’elle. « Je n’achète pas de bijoux. C’est aux hommes de nous offrir ce genre de cadeaux ». Elle jette un regard qui se veut complice à la vendeuse qui ne sait pas comment réagir. Je me prends la tête dans les mains. Il y a deux trucs vraiment insupportables dans l’univers : Les sorciers et les nanas. « En plus c’est bruyant et je soupçonne Nanti de m’avoir offert ses boucles d’oreille juste pour me repérer au bruit. »

Je ne dis rien mais en effet, c’est pour cela qu’il lui a offert ces petits anneaux qui s’entrechoquent sans cesse. En y repensant, je m’en veux de ne pas avoir reconnu le bruit dans la navette. Martel l’a repéré de suite lui. Il est plus futé que moi. Je me fais vieux.

- Je t’ai déjà commandé des trucs. J’ai fait livrer sur la C34.

D’ici à ce qu’on n’y passe, ce ne sera plus ma taille en plus la prochaine fois, demande moi mon avis.

« Quoi ? C’est bien ». Je lui ai conçu un super tee shirt avec marqué n’approche pas.

Maelie est repartie dans ses essayages. Je lui rappelle qu’on n’est pas venu ici pour faire du shopping et lui demande comment elle compte payer tout ça.

Une esclave ne peut avoir de compte, il faut une identité pour ça. Je sais que Nanti lui met son argent sur un compte à son nom comme il le fait pour Martel mais elle aura toujours besoin des empruntes digitales de Nanti pour ses transactions.

« Mais c’est toi qui va payer Mérino et Nanti te remboursera sur mon compte.

- Pas question.

Mais je ne pouvais pas résister à ses petits yeux suppliants et c’est vrai que c’était injuste qu’elle n’ait droit à rien juste parce qu’elle était né d’une mère s'étant fait capturée par les Sylphides.

Elle finit par sortir vêtue d’une façon que je dois admettre lui allait à la perfection. Une vraie petite guerrière avec une petite robe courte tout en forme sur un pantalon étroit et des bottillons avec des petits lacets de tissus.

C’est tout en lin, ça doit coûter une fortune. La vendeuse sort un prix qui frise le délire. Maelie me regarde. Je soupire et passe au scanne. Nanti a intérêt à me rembourser vite car je n’ai pas autant sur mon compte. La vendeuse lui ressort des titres ronflants. C’est vrai que j’aurai du m’en douter. Dans notre monde, on se méfie des sorcières mais ici, c’est tous des larbins de Valence et niveau sorcellerie, le clan de Valence, c’est la plus grosse pointure. Pas étonnant que la sorcellerie soit bien considérée.

Je fais tout de même la morale à la petite. C’est peut-être son argent mais le dépenser dans de telles futilités est un manque de maturité.

« Bien sur, c’est plus mature de le dépenser à boire dans les bars et s’offrir des filles.

- Mais on ne… » Ho, et puis qu’est-ce que je peux répondre à ça ? C’est vrai qu’au fond, elle a raison. Je me contente de m’approcher d’elle pour lui resserrer le laçage de sa robe. C’est qu’elle commence à avoir des petits seins qui pointent et il est hors de question que des hommes aillent plonger leur regard là-dedans. Je sais ce qu’ils peuvent penser devant un décolleté.

« Bon on s’occupe de cette accréditation maintenant ? »

Chapitre 12

12

20/07/3023 Datation légale de Valence.

10H00 / 24 : horaire du vaisseau potentiellement innocente

Journal de bord du potentiellement innocente.

Ca fait un bout de temps que j’ai arrêté mes enregistrements. J’avais perdu mon drone. Je l’ai retrouvé déconnecté tout au fond de la réserve de nourriture. Aucun des lâches qui m’entourent a eu le courage d’avouer l’avoir caché mais je parie sur Thymothe. Il ne supporte pas mes comptes rendu.

Le potentiellement innocente compte un membre de plus : la petite Maelie fait partie intégrante de l’équipe. Ca me ramène quelques années en arrière quand on faisait comme si on était respectable pour montrer le bon exemple à Martel. Maelie est toute jeune mais moins qu'on le craignait. Je lui aurait donné dix ans mais paraît qu'elle en a quatorze et elle est débrouillarde. Je pense que les Sylphides ne devaient pas laisser aux enfants le temps de traînasser. Elle se rend utile, du moins quand elle est réveillée. C’est toujours la première couchée et la dernière debout et en plus elle fait une sieste dans l’après midi. Nanti dit que c’est la magie qui la crève, que les Sylphides sont des tyrans pour l’avoir ouvert si tôt aux autres réalités et que c’est à cause de ça qu’elle a l’air plus jeune que son age. C’est qu’il s’y connaît en magie Nanti. Il s’y connaît en tout. A la dernière cargaison, elle a retravaillé les sortilèges de Marvin. Je penserais qu’elle se moquerait de tels joujoux mais non, son œil de spécialiste les a trouvés plutôt bons mais elle dit que si les résultats ne sont pas à la hauteurs des attentes c’est parce que ce n’est pas du sur mesure. Elle dit que ces petits sortilèges doivent être accordés à celui qui le porte. Elle s’est proposée de le faire mais pour l’instant, Nanti préfère qu’elle reste discrète et entre en contact avec le moins de monde possible.

C’est dur pour elle car elle n’avait jamais bougé de Kelly et à soif de découvrir l’univers. Mais elle obéit à Nanti. C’est d’ailleurs le seul à qui elle accepte d’obéir. D’un autre coté, nous, on ne lui demande rien. C’est que, j’ai beau dire, même si elle est mignonnette et qu’on a l’habitude d’élever des gosses, ou du moins un, ce petit bout de femme est dérangeant Elle n'est pas méchante mais un peu trop différente. Pourtant après avoir élevé Martel on devrait avoir l’habitude des gosses. Mais je pense qu’elle nous mènera la vie plus dure que Martel. Déjà, c’est une fille. Et une vraie. Elle paraissait avoir dix quand on l’a récupéré. Mais avec de quoi manger et du repos, elle a vite poussée et est passé de filiforme a une silhouette presque féminine, elle a déjà des habitudes typique de fille. A la dernière halte, je me suis retrouvé à faire les boutiques car Nanti refusait qu’elle sorte et la miss n’avait rien à se mettre. J’avais l’air fin dans des magasins pour filles. Je lui ai trouvé quelques tenues pratiques mais ça ne lui convenait pas. Finalement, elle est arrivée à convaincre Nanti qu’elle devait absolument sortir et je l’ai escortée dans une multitude d’essayage et heureusement que j’étais là sinon elle aurait envahi le potentiellement innocente de rubans, de petites robes et de maquillage. Il serait tant qu’elle apprenne que notre vaisseau est un vaisseau de mecs.

Enfin, maintenant, elle n’a plus le droit de sortir car Nanti lui avait dit qu’elle devait rester très discrète et il se trouve qu’elle a croisé un drogué qui l’a légèrement insulté. Pas de quoi en faire un drame, rien de méchant. Je crois même qu’il ne s’adressait pas à elle quand il l’a traité de salope. Il devait être paumé dans un monde virtuel mais elle s’en est prise à moi disant que puisque je l’escortais, je devais aussi la défendre. A cela, je lui ai dit de laisser tomber, je ne suis pas un chevalier servant mais elle a fait des signes bizarres et il y a eu des fumées rouges qui sont sorties de ses mains puis sans même s’approcher, les vêtements du mec se sont enflammés. Il s’est mis à hurler. J’ai attrapé Maelie, je me suis même fait mal parce qu’elle était brûlante et je me suis mis à courir l’entraînant à ma suite avant que les passants ne reprennent leurs esprits et comprennent ce qu’ils avaient vu. C’est qu’on n’aime pas trop les portes ouvertes sur d’autres réalités dans les stations périphériques. C’est un peu trop associé à Valence.

Bref, on a dû foutre le camp plus vite que prévu. Je me suis fait engueulé parce que j’étais responsable de la petite et Maelie s’est vue interdit de sortie et, Pendant un bon mois, on a mal dormi en imaginant que cette petite altercation avait pu attirer l’attention des Sylphides.

Ce qui a le plus dérangé Maelie dans l’histoire c’est qu’en fuyant, j’avais lâché les paquets contenant ses achats. C’est qu’elle a eu le culot de me le reprocher.

Moi, je m’attendais à une esclave qui devait déjà être heureuse qu’on lui mette quelque chose sur le dos pas à qu’elle fasse des manières juste pour une réflexion déplacée. Quand j’ai dit ça à Nanti, il s’est moqué de moi et m’a traité d’ignare. Il m’a expliqué que les Sylphides tenaient beaucoup à être considéré comme de grands seigneurs et qu’ils se servaient de leur personnel comme d’une vitrine les représentant. Même le plus bas esclave reçoit une éducation et est tenu à se conformer aux normes de la haute société humaine. Et c’est vrai que Maelie, elle a un peu l’air d’une gosse de riche. On dirait un peu Echo mais en plus jeune. Et en fille

Et puis, il n’y a pas que ça. Les Sorciers, c’est toujours perturbants. De loin, ca va. On fait quelques politesses et on les évite. Mais là, ce n’est pas possible. Et puis je n’ai jamais vu une sorcière si jeune. En fait, je n’en ai pas vu beaucoup même plus âgés. Déjà, il n’y en a pas beaucoup mais en plus, j'ai été bien élevé et ma mère m'a suffisamment ressassé d'éviter les sorciers car ils ne sont pas comme nous, donc : méfiance. Ma mère a plein de grands principes du genre.

Bon, maintenant, j’admets, ça doit faire facile une centaine d‘année qu’on a vu apparaître des sorciers de hauts niveaux et à s’en servir. Avant, il y avait bien quelques médiums pour raconter des sornettes et des magiciens de rues plus quelques rares shamans. Les seuls sorciers sortaient de la planète Calice et puis peu à peu, au contact de ceux de Calice, d’autres ont appris à créer des implants de plus en plus élaborer pour ouvrir leurs esprits vers d’autres réalités. Mais la plupart en mourait. C’est le clan de Valence qui a commencé à regrouper les meilleurs sorciers et à les utiliser à des fins militaires surtout en allant les chercher de force sur Calice. Au début, personne n’y croyait et ce foutait de leur gueule. Les craintes de l’époque c’étaient les IA. Résultats, pendant qu’ils étaient occupés à poursuivre des vaisseaux intelligents, Valence a affirmé sa suprématie à coup de sorcellerie.

C’est peut-être pour ça aussi que je me méfie des sorciers.

Après tout, nous vivons sous leur dictature. Vu comme ça, évidemment, les propos de Martel craignant que Maelie ne régente le vaisseau ne sont peut-être pas si stupides.

« Bien sur que si ils le sont. Vous m’avez sauvée, ce n’est pas pour que je m’empare d’un vaisseau dont je ne saurais que faire. »

Aïe, ça m’apprendra à faire mes comptes rendu dans la salle commune et à voix haute. J'ai bien sacrifié un bon paquet de pognon pour un implant, je trouve plus facile de parler que de subvocaliser correctement. J’hésite à demander à Maelie si elle avait tout entendu. La réponse ne me plairait sans doute pas. Que je me souvienne ce que j’ai raconté. Rien de bien méchant je crois mais je vais m’excuser au cas où.

Maelie s’est assise à coté de moi dans un vieux canapé élimé. Elle avait les pieds nus, un ancien pantalon de Martel quand il était plus jeune et une chemise avec des motifs de fille. Des fleurs ou trucs du genre. Elle avait aussi une tasse remplie d’un liquide brûlant. Une sorte de tisane, je ne sais pas trop à base de quoi. C’est Marvin qui m’en avait donné pour elle. Une fois, j’en ai goûté pour voir, j’ai eu des hallucinations pendant deux jours et parfois, j’ai encore l’impression que le sol du vaisseau se transforme en caramel mou. Elle boit ça comme d’autres gamins boivent de la poudre de lait.

« Tu sais. Tu peux me considérer comme une esclave, ou une petite fille bonne à rien ça m’est égal.

- Je n’ai jamais dit ça.

Je vais tenter d’éviter la discussion c’est que je la connaît suffisamment pour savoir que ça ne lui ai pas égale. « Parce que tu es une dame sans doute ? » Je me rappelai les conseils de ma chère maman à propos des sorciers : ne jamais les vexer et dans la mesure du possible s'en tenir éloigné. Je décidai de mettre en pratique au moins le premier conseil :

- Désolé, si je t’ai vexé d’une quelconque façon.

- Tu ne m’as pas vexé.

Ho si elle était vexée. De toute façon les filles se vexent pour n'importe quoi. Elle a une susceptibilité à fleur de peau cette petite. Je m’excusai et dis que je comprenais. Ce n’est pas vrai, je ne comprendrais jamais rien à ces histoires.

Martel est entré. J’aimerai pouvoir lui dire de ne rien dire qui pourrait agacer Maelie d’avantage mais il se contente de prendre une bouteille d’eau et de repartir. De toute façon, il évite Maelie. C’est dommage, ils ont peu d’écart d’age et pourraient bien s’entendre. Mais on les croirait en compétition, toujours en train de se jauger l’un l’autre. Maelie le suit des yeux alors qu’il franchit le seuil de la salle commune puis, comme si elle venait soudain de prendre une grande décision, elle se dirige vivement sur ses talons. Moi, je reste assis mais je tends l’oreille. Si ça éclate, je tiens à savoir à quoi m’en tenir. Mais j’ai beau attendre, la dispute ne vient pas. J’en suis presque déçu, ca aurait fait un peu d’animation.

Chapitre 11

11

13/03/3023 Datation légale de Valence.

17H30 / 24 : horaire du vaisseau potentiellement innocente

Nous avons atteint la périphérie de Kelly sans difficulté et j'ai pu recommencer à respirer. Nous espérerons que la disparition de la fille ne soit pas découverte immédiatement et je dois admettre que mettre les Sylphides sur une fausse piste était une idée géniale. Du moins si réellement on peut faire confiance au général du nuage d’été. Restait un point à éclaircir, avait-on vraiment la fille ?

J’y réfléchirai plus tard, la navette de secours du vaisseau est entrée dans notre champ radar. Martel. Il devait nous attendre depuis un moment. La petite navette s’incruste à sa place. Ca y est, Martel apparaît sur la plate forme du vaisseau.

Nanti tourne son fauteuil vers un coin de la salle. « Nous avons passé la périphérie de Kelly, tu ne risques plus rien maintenant. »

Il y eut comme une transformation de l’air, un peu comme à travers de la vapeur d’eau, puis un effet d’optique m’a fait loucher et enfin la fille est apparue. Je disais la fille mais en pensant à une femme. Genre la trentaine et j’espérais plutôt mignonne même si fricoter avec une sorcière ne fait pas partie de mes fantasmes. Plutôt mignonne, elle l’était. Mais toute petite. Elle devait avoir quoi, dix ans tout au plus. Nanti était aussi étonné que moi. Merci Marvin pour le tuyau, On se spécialisait dans le détournement de mineurs maintenant. J’étais sur qu’il y avait un truc louche an son histoire rocambolesque. La petite se relève et c’est à peine si elle ne se tient pas sur la pointe des pieds pour faire plus grande.

« Une gamine ». Echo a dit tout haut ce qu’on pense tous tout bas. « Tu n’avais pas précisé ton age ».

- Vous ignorez sans doute la difficulté que j’ai eu à me procurer un bout de papier pour communiquer autrement que par le réseau sécurisé. Vu la taille du support, je me suis cantonné à l’essentiel ». Ce petit bout faisait sa fière, les bras croisés, comme si elle se prenait pour une adulte. C’était presque risible. Je croyais qu’il fallait être adulte pour toucher à la sorcellerie. Marvin ne cessait de se plaindre de la difficulté de maîtriser la magie et de la force morale qu’il fallait posséder. J’avais devant moi la preuve vivante du contraire. Une simple petite crevette cette gamine.

« Peut-être n’avons nous pas la même définition de l’essentiel » a grommelé Nanti.

« Vous avez besoin d’une dissimulatrice, je suis dissimulatrice.

Le reste me parait accessoire ».

Un petit bout de femme pas fini qui tenait tête à Nanti. Voila qui promettait d’être amusant. Je pensais qu’elle allait se prendre une gifle. Mais non, Nanti sourit même.

« Comment t’appelles-tu ?

- Je n’ai pas de nom. Pour les Sylphides, on est tous pareil

- Tu as reçu une formation ?

- Je l’ai même finie. Chez les Sylphides, on travaille dès le plus jeune age. Je ne suis plus une petite fille

- Tu veux jouer à la grande. Ok. Interdiction de discuter mes ordres, tu prends la part de gardes comme n’importe lequel de mes hommes, tu auras droit à 300 par mois pas un sous de plus.

- 500 »

- 300 non négociable.

- Tope là » Voilà du marchandage rapide. Marvin ferait bien d’en prendre de la graine. On avait gagné 200 sur le salaire que Nanti comptait débourser mais je ne suis pas sûr qu’on ait fait une bonne affaire. En tout cas, Nanti a ignoré sa petite main tendue.

« Une fois que j’aurais vu de quoi tu es capable et seulement si j’en suis satisfait. » Voila, je retrouve le patron là.

Charlie vient d’arriver. Il s’arrête net en voyant la petite. On sent bien qu’il cogite. Il la pointe du doigt. « J’aurai du m’en douter. En fait vous m’avez menti en me faisant croire que vous me laisseriez travailler pour les Sylphides. » Ca y est, il a compris qu’il s’était fait berner.

« Comment va Thymothe ? » Nanti a ignoré ses récriminations. C’est qu’il se préoccupe avant tout de la santé de son équipage.

« Il a fait une grosse réaction à quelque chose dans l’air, sans doute le soufre. Il s’en remettra mais ça ne va pas arranger sa phobie. J’ai raison, vous m’avez mené en bateau pour récupérer cette fille.

- Pas du tout, si tu veux travailler pour les Sylphides, je t’ai ouvert la voie. Tu es libre d’y aller.

- Seul ? dit-il soudain apeuré.

- Evidemment, je ne vais pas jouer les nounous.

- Je ne suis pas sur que ce soit une bonne idée.

- Alors tu restes avec nous ?

Silence.

- Bien. Charlie, je te présente la petite. Il lui faudra un nom. En attendant de lui trouver ça, nous l’appellerons la petite.

- Mais… » La petite rebelle devrions nous dire.

Nanti la coupa. « J’ai dit en tout premier : On ne discute pas mes ordres. Jamais. On dit oui Patron.

- C’est de l’esclavage

- Mes hommes sont tous libres. Ils sont libres de partir quand bon leur semble ou de dire oui Patron. »

Elle eut le bon réflexe de la fermer. Elle apprend vite.

Echo fut le premier à tendre la main à notre nouveau membre d’équipage et à lui souhaiter la bienvenue. Je m’en veux de ne pas avoir eu ce réflexe le premier.

Puis ce fut le tour de Martel. La rencontre de ces deux petits avait quelque chose d’insolite. On aurait dit qu’ils se jaugeaient, les deux se détaillant comme deux prédateurs. Je ne comprends pas l’attitude si agressive de Martel, il aurait dû être content d’avoir un nouveau membre d’équipage et en plus il ne serait plus le plus jeune. La petite, je la comprenais, vu la froideur de Martel, il était normal qu’elle soit sur ses gardes.

« Bienvenue à bord » maugréa enfin Martel de mauvaise grâce.

Echo prit place pour me seconder aux commandes, c’est vrai, j’oubliais que je devais surveiller les hologrammes.

« Il y a un vaisseau sans identification. Mérino, il est à peine à 4min vitesse standard, tu ne pouvais pas surveiller ! »

Le flagrant délit d’incompétence et dès l’arrivée de la petite. En plus, je ne peux rien dire pour me justifier, je suis tout à fait en tort. Heureusement, Nanti s’occupe en priorité du problème. Les réprimandes viendront plus tard.

« Il est visible ?

- Pas encore, sans doute a-t-il les feux éteints.

- Les Sylphides ?

- C’est un indépendantiste ». Encore ! Au fonds, c’est rassurant

Les marchandises sont presque écoulées sauf celles de Marvin et ce qui reste ne valent pas la peine de risquer la vieille carlingue du potentiellement innocente avec nous dedans. « Arrête les moteurs, attends et en cas d’interception lance un signal de reddition ».

C’était la procédure normale, vu la mauvaise qualité de nos marchandises, ils ne prendront peut-être même pas la peine de l’emporter.

- Il s’approche.

- Tu m’étonnes, ils n’allaient pas se priver

- Nous ne nous laisserons pas intercepter. » C’est Nanti qui a lancé cette suggestion suicide. Comme si on en n’avait pas déjà assez fait aujourd’hui

« Ils sont plusieurs patrons. Je détecte au moins trois signaux. » Echo a raison. Bonne remarque.

« Rebranchez les moteurs, on file. La Petite, il est tant de nous montrer qu’on a eu raison de te sortir des griffes virtuelles des Sylphides.

Je veux que le potentiellement innocente disparaisse. Plus de visuel, plus aucun signal électromagnétique, lumineux, sonore, électrique ou quoi que ce soit d’autre.

- Vous voulez que je fasse disparaître tout le vaisseau à une flotte indépendantiste entière !

- C’est pour ça qu’on te paye, et si ça peut te motiver, la seule chose rentable ici, c’est toi alors si tu veux profiter de ta zone de liberté, au boulot ! »

Les moteurs sont rallumés et le commandant a donné l’ordre de virer de bord. La petite est restée pétrifiée. Je pensais que c’était de terreur devant les remarques du patron. On ne parle pas ainsi à une enfant. Mais son attitude statique durait et elle transpirait. Elle a les yeux clos. Mais pas juste fermés, crispés plutôt. Elle appuie fermement sur une petite plaque métallique perdue au milieu de sa chevelure et avec l’autre main, elle s’est mise à dessiner dans l’air. Au début, je pensais qu’elle bougeait la main inutilement mais après, j’ai vu qu’elle créait des hologrammes dans l’air. Des trucs venus d’on ne sait où apparaissaient et disparaissaient autour d’elle dans une spirale de plus en plus large.

- Ils ont l’air d’hésiter Patron.

- Petite, sommes nous invisibles ? » Elle ne répond pas.

- Petite, sommes nous invisible ?

Elle a fait un signe de tête. Le Maître Nanti ne l’a pas vu, il regarde la flotte qui approche sous nos pieds. « Je pense qu’elle a dit oui patron ».

- Bien, alors, tu vires vers eux et tu piques du nez, nous allons traverser la flotte.

- Quoi ! C’est de la folie !

- Ils penseront qu’on fuit, ils n’imagineront pas nous chercher si près.

- Évidement parce que c’est du suicide.

- Fais ce que je dis. »

Voila la manœuvre la plus absurde de ma carrière de pilote. Echo prend ma place. Il est plus doué que moi le slalome. Je m’assieds à ses cotés pour le seconder. Là toute ma concentration doit se fixer sur un seul but : survivre et Echo a foncé dans le tas. J’ai fermé les yeux très fort et Ca a marché. Nous les avons semé. Du moins, nous sommes passés entre leurs vaisseaux, nous les avons frôler de si près que j’aurai pu apercevoir des hommes sur les chiottes si j’avais osé regarder et pourtant aucun n’a fait le moindre mouvement vers nous jusqu’au moment où l’espace est redevenu vide devant nous. Alors Nanti s’est adressé à Echo.

« Bien, nouvelles coordonnées 14 54 45 03 retour vitesse de croisière. Tu peux réveiller la petite.

Je mets un bras sur l’épaule de la gamine. Elle ne dort pas. Elle tremble et elle est toute pale mais elle a les yeux ouverts. « Je bosse pour un dingue » lance-t-elle soudain avant de se laisser tomber contre le champ de force. Elle est perspicace, moi, il m’a fallu plusieurs semaines avant de m’en rendre compte.

Martel se précipite dans la salle des commandes. « T’es un malade Patron ». Ce n’est pas une façon de parler mais il n’a pas tort. Le patron s’apprête à le remettre à sa place mais le radar capte notre attention. La flotte indépendantistee. Elle nous encercle. La fille parle d’une voix étranglée. « C’est impossible, je les ai semés, j’en suis sûr. J’ai tout brouillé. Je te jure Patron Nanti ».

Le cercle se rapproche.

« Je fais quoi patron ? »

- On attend ».

L’avant du vaisseau principal de la flotte se soulève telle une gueule béante. Un transporteur, et gigantesque.

« Vaisseau toute l’énergie sur les propulseur arrières »

« Ordre annulé » dit tranquillement Nanti. « Vaisseau, éteint les moteurs ».

Il n’avait pas tort, nous n’avions pas la moindre chance d’en réchapper et, plus nous les fuirions, plus nous risquerions leur colère.

Les moteurs éteints, nous avançons soumis à leur attraction. L’antique expression entrer dans la gueule du loup prend ici tout son sens. Le loup, c’est une sorte de quadrupède qui vivait sur l’immortelle ou la belle d'été il y a de cela quelques siècles mais je ne sais pas s’ils avaient vraiment une mâchoire capable de gober un vaisseau. Toutes nos lumières se sont éteintes. Les systèmes sont coupés puis la lumière revient mais de l’extérieur du vaisseau. Aveuglante. Nous sommes entrés dans le ventre du vaisseau principal. Autour de nous, une large plate forme ronde et de nombreuses personnes qui s’activent. Puis le comité d’accueil sous la forme d’une procession d’une dizaine de personnes. Nanti déverrouille les champs principaux et active celui de la passerelle nous faisant signe de le suivre et la petite sur ses talons est en train de lui répéter dix fois qu’ils n’auraient pas dû la voir. Ce n’était pas son jour. Le nôtre non plus. D’abord les Sylphides et tout ça pour se retrouver avec un bébé sorcière qui ne vaut guère mieux que Marvin et enfin les indépendantistes.

Le patron stoïque va au devant de nos visiteurs. Il attrape la petite et la pousse devant lui. J’ai peine à croire qu’il livre cette gamine aux indépendantistes. D’accord, elle a foiré mais s’est inhumain. Bon, d’un autre coté, c’est ce qu’il appelle la loi de l’espace. Le vide est infini mais il y a quand même de la place que pour les plus forts.

Au passage je remarque que les dernières caisses de marchandises ont été dégagées. Ca ne suffira pas, ils fouilleront le vaisseau, le passeront au scanner et rien n’y réchappera.

« Tu ne vas pas leur livrer la fille ! »

Le petit Martel se rebelle. Lui, il ne sait vraiment pas ce qu’il veut.

« Tu la fermes toi. Quant à toi, tu disparais et surtout, tu ne tentes rien ».

La petite fille continue d’avancer dans les pas de Nanti. On dirait qu’elle tremble puis c’est comme si elle devenait floue, puis plus rien. Très déstabilisant.

« Tu crois qu’elle est passée dans une autre réalités » me souffle Thymothe.

Je hausse les épaules, qu’est ce que j’en savais et qu’est ce que j’en avais à foutre tout de suite. Ma curiosité prit tout de même le dessus

J’avance le doigt pour la toucher, je reçois une taloche sur la main en retour mais mes yeux ne voient rien. Ca me donne une sensation bizarre, un peu comme quand je ne mange pas à ma faim.

Les délégués de la flotte indépendantistes arrivent. A leur tête, une sorte de géant hirsute tout en muscle. Je déplace ma main sur mon arme. Contre une armée, c’est inutile mais rassurant. Un rire tonitruant s’élève du personnage aux proportions gigantesques tant en hauteur qu’en largeur.

« Le maître Malha de la flotte des rois du monde salue le Maître Nanti du potentiellement innocente. Comment vas-tu vieux débris ? »

Sans trop comprendre, je regarde les deux hommes se taper dans le dos, puis l’escorte du Maître indépendantiste qui se pointe bien pépère.

Martel me demande ce que ça veut dire. Faudrait que j’y réfléchisse.

Maître Malha, j’ai déjà entendu oui. Je crois qu’ils connaissent notre patron depuis des années. Ce sont de vieux potes. Mais je ne comprends pas pourquoi ils ne se sont pas identifiés s’ils venaient en ami.

« Alors ? Lance notre patron « comment c’était ?

- La panade oui. Ca fait du bien à mes gars, ils se prélassent trop dans leur confiance. C’est un bon exercice. Ils ont été sciés. Tu me présentes ta recrue ?

- Combien de temps avez-vous pu nous suivre ?

- Je ne sais pas, on t’a vu au dessus de nous, tu as viré et en même temps disparu. Nous avons continué quelques minutes à sonder les alentours mais j’ai bien pensé que tu avais changé de cap alors j’en ai envoyé un vers le bas et un autre à l’arrêt pour pousser les sondages car notre Shaman vous pensait tout prêt de nous mais nous avons vite abandonné pour nous regrouper au point de rendez-vous

« Vous voulez dire que c’était un test ? » La petite a réapparue, elle est toute rouge maintenant. « Mais c’est odieux !

- C’est ça ton puissant sorcier! » Le Maître indépendantiste repart dans un nouveau rire tonitruant. « Quand mes hommes sauront qu’ils se sont fait berner par une gamine. C’est qu’elle à la magie dans le sang ce petit bout de femme. Comment elle s’appelle ?

- Je ne sais pas encore. Il faut lui trouver un nom. Tu as une idée ?

- Tu peux l’appeler Maelie. C’était le nom de ma fille. Une lubie de ma femme qui vivait au bord de l’océan du même nom. Paix à leurs âmes.

- C’est vrai que tu es originaire de la belle d’été.

- Ca ne va pas mon vieux, ma femme uniquement. Moi je suis un baroudeur de nulle part.

- Adjugé pour Maelie » dit Nanti

« J’aurais peut-être mon mot à dire » Je croyais que la petite avait compris qu’avec Nanti on n’avait jamais son mot à dire.

« Non » dit Nanti

« Tu as fait le coup du siècle petit veinard.

- C’est un investissement.

- Ha oui, c’est vrai, monsieur veut prohiber l’esclavage. Tu la paies combien ?

- Ca ne te regarde pas.

- C’est ce qui me faudrait ça. Je travaille avec un Shaman intuitif. Mes hommes se reposent trop sur lui. Ca marche bien mais face à une dissimulatrice, ça fait pas le poids. Elle sait faire d’autres trucs genre ramener des autres réalités tous ces petits machins rouges et noirs qui vous terrassent un mec en moins de deux ?

- Je croyais que tu restais fidèle aux vieilles méthodes : Contrôle IA, espionnage, suivi, appareillage. Les indépendantistes ne sont-ils pas contre toute forme de sorcelleries ?

- Bien sur, par principe mais tout évolue et je suis obligé de m’adapter bon gré mal gré. L'idéologie c'est une chose mais la vie devient dure pour un vieux pirate comme moi. J'ai une flotte à gérer, des hommes qui comptent sur moi. Je songe même à me reconvertir dans l’honnêteté. Mes fournisseurs ne respectent plus rien. Quand j’ai commencé voila une petite vingtaine d’années, ils jouaient le jeu. Ils tentaient de fuir voir on se battait un peu. Parfois je gagnais, parfois eux, la loi du marché quoi. C’est normal, dans un univers où il n’y a pas assez de travail pour tous, il faut que les marchandises passent par plusieurs mains. Ca fait parti du jeu. Mais maintenant, je me trouve face à des blancs becs qui se croient tout puissants, ils sont capable d’engager un combat alors qu’ils n’ont même pas la moindre marchandise à bord. Après ça fait des frais, des munitions gâchées, des dégâts voire des blessés et tout ça pour rien. Sans parler de l’espoir de mes gars qui s’imaginent une bonne prise et qui se retrouvent avec trois barres vitaminées. Pas bon pour le moral tout ça.

Après, j’admets, de notre coté aussi la nouvelle génération fait du zèle. Il y a deux nouvelles flottes qui ont quitté la frontière, le meurt devant et le florilège. Marchandise ou pas, ils massacrent tout. Absurde. Si on tue les fournisseurs, qui va-t-on racketter ensuite ? Évidemment, ils nous pourrissent notre réputation sans parler qu’ils attirent la milice. T’as entendu ce que Mélanie a fait subir à la flotte du Danseur Volant ? J’ai même entendu dire qu’un des fils de celui qui veut se donner le titre d'empereur Pantin de Valence y avait fait une descente avec elle.

- Lequel ? »

C’est encore Martel. Il est fou celui-là. On n’interrompt pas un Maître indépendantiste. S’il jacasse, on le laisse parler et on approuve quoi qu’il dise mais le maître Malha semble de bonne humeur. Il répond même à Martel.

« Je suis pas resté voir. Pourquoi, tu t’intéresses à la haute ? »

Le Maître Nanti n’est pas du genre à laisser le petit personnel monopoliser la conversation. « Pour tout dire, j’envisage de demander l’accréditation planète ou tout au moins satellite. Je veux me lancer dans le commerce de luxe. Nourriture végétale ou animale, terre, graminées, fibres naturelles et autres matières premières. C’est pour ça que j’ai embauché la fille. C’est le genre de coup qui peut rapporter gros mais une rencontre avec un gars dans ton genre et c’est la banqueroute. Évidemment, je te confie ça mais tu le gardes pour toi et tu n’oublies pas notre alliance.

- Évidemment. D’ailleurs mes hommes vont commencer à repeindre ton vaisseau comme prévu. Il va être magnifique avec mon insigne dessus.

- Ne rêve pas. Tu le repeins comme il était et il restera dans ta flotte uniquement jusque Froide ensuite il redeviendra le potentiellement innocente ».

Je connaissais à cerner l’ensemble du plan du patron. Ce n’était pas mal monté. Dès qu’ils comprendraient la fuite de leurs esclaves, les Sylphides poursuivraient le vrai Nuage d’été et le temps qu’ils comprennent qu’ils se sont fait berner en voyant que le vrai équipage du Nuage d’été n’est pas nous, nous serons loin. Si même ils retrouvent notre trace, se sera pour imaginer que nous avons été perdu corps et biens massacrés par une flotte indépendantiste. Nanti et l’indépendantiste parlaient toujours en bon camarade. La plus grande force de Nanti, ce sont ses relations. Un général et un maître indépendantiste. Je me demande comment il a pu rencontrer tout ce beau monde.

« Dommage, tu ferais un bon allié. Et ça me parait plus réalisable que ton commerce de luxe. Je ne veux pas te décevoir mais une accréditation, ça ne s’obtient pas ainsi, il faut du piston et un bon paquet de fric.

- Ou un certain talent d’escroc.

- Toi tu as un plan derrière la tête ?

- Oui, mais je le garde pour moi.

- Même si tu y arrives, tu sais le prix que ça coûte de se poser sur une planète ? Ou même rester en orbite ?

- Très cher, oui. J’économise et la petite Maelie va peut-être nous fabriquer quelques sortilèges mineurs.

Il se retourna vers la fille. « Va te reposer, Mérino va te montrer où t’installer. »